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INDE, l'envers du miracle économique

Publié le par Sébastien LeBelzic

L'Inde s'inspire du modèle chinois pour attirer les multinationales. Avec 81 euros par mois de salaire minimum, les ouvriers indiens sont les moins bien lotis de la galaxie Foxconn et gagnent trois fois moins que leurs collègues chinois. Dans la région de Madras, une zone économique spéciale emploie des dizaines de milliers d'ouvriers dans des conditions déplorables.


Une coopération avec la police et les autorités locales afin de mâter les grèves et les manifestations.

81 euros par mois de salaire minimum chez Foxconn, soit trois fois moins qu’en Chine et six fois moins qu’au Brésil. Dans le Tamil Nadu, au sud de l’Inde, les autorités s’inspirent du modèle chinois pour faire de la région de Madras l’équivalent du delta de la rivière des perles. Un modèle copié pour le meilleur et surtout pour le pire : des zones économiques spéciales avec un droit du travail sur-mesure. Des ouvriers sous-payés et des cadences de travail infernales. Enfin, une coopération avec la police et les autorités locales afin de mâter les grèves et les manifestations. Dans les usines géantes de Madras, des dizaines de milliers de personnes travaillent à la chaîne pour assembler les derniers téléphones Nokia ou les ordinateurs HP. Parmi eux, 10 000 ouvriers travaillent pour Foxconn, le plus gros sous-traitant de produits électroniques du monde. « Nous sommes traités plus mal que des machines, explique l’un d’eux interrogé par un quotidien local. Les conditions de travail sont terribles et la plupart d’entre nous ont des contrats temporaires. Si jamais on se met en grève, ou si notre cadence de travail baisse, alors nous sommes renvoyés sur le champ. » Ce que confirme l’ONG AMRC (Asia Monitor Resource Center) : « L’un des sites de Foxconn à Madras que nous avons pu inspecter n’a qu’un seul lit et une seule infirmière pour plus de 2 000 ouvriers. Il n’y a même pas de médicament sur place. Et les ouvriers qui ont des contrats temporaires n’ont accès à aucune assurance santé ».

« Les salaires qu’ils perçoivent ici sont insuffisants pour nourrir une famille. Seuls 2 000 des 10 000 ouvriers de Foxconn ont un contrat permanent. Ils sont divisés en cinq catégories d’ouvriers, en fonction de leur grade et de leur ancienneté. C’est une façon pour la direction de diviser les ouvriers. Les heures supplémentaires sont imposées et dépassent souvent le maximum légal de 24 heures supplémentaires par semaine ». Du côté des conditions de travail, on retrouve la même situation que dans beaucoup d’usines chinoises : plus de 500 mètres à parcourir pour accéder à un point d’eau potable ; trois toilettes à peine pour 1000 ouvriers ; aucune pause pendant la journée et il faut marcher un kilomètre pour arriver à la cantine.


Drame chez Nokia

Mais Foxconn n’est pas le seul mauvais élève de l’Inde. Les 6 000 ouvriers de Nokia, notamment, sont au bord de l’explosion depuis la mort de plusieurs ouvriers dont Ambika. Cette jeune indienne de 22 ans a été broyée par une machine. 25 minutes d’un terrible calvaire. On découvrira plus tard qu’aucun système de sécurité n’avait été prévu dans cette usine d’où sortent plus de 1 000 combinés par heure. « Les ouvriers de Nokia assemblent les coques en plastique des téléphones portables, peut-on lire dans un rapport d’AMRC. Certains employés doivent manipuler des produits chimiques comme le chloroforme, l’isopropyl, et d’autres solvants très irritants.  Il y a parfois des incendies et des victimes ». La famille d’Ambika aurait reçu 20 000 euros de compensation de la part de Nokia, qui n’a pas souhaité s’exprimer davantage sur cette affaire. Il faut dire que l’usine de Madras est l’une des plus importantes du géant Finlandais en Asie. En 5 ans, plus de 500 millions de téléphones ont été assemblés à l’usine de Sriperumbudur. Ce qui en fait la plus productive du groupe. Devant celle de Dongguan dans le sud de la Chine.

C’est ce système de production que détaille le rapport de l’ONG Cividep En collaboration avec des organisations européennes, Cividep pointe en 54 pages les réseaux mis en place dans le Tamil Nadu par le parti Dravida Munnetra Kazhagam. Le DMK au pouvoir depuis 2006 a connu un sérieux revers aux élections de mai dernier en Inde. Une des conséquences surement de sa trop grande mansuétude avec les patrons. Sans parler des conflits d’intérêts entre les usines et les antennes locales du DMK qui servaient à recruter des travailleurs pauvres dans les provinces reculées du pays.

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photo André Pizio - 2011

Des syndicalistes battus et intimidés

Contrairement à la Chine, l’Inde est en effet une démocratie. Les partis de gauche sont puissants et les syndicats bien implantés. Pourtant, ils semblent impuissants face aux patrons de Madras. Selon un rapport des Nations unies, « les droits des syndicats indiens ne sont pas toujours respectés. Ces derniers mois, de nombreux syndicalistes ont été battus, arrêtés, intimidés ». Les employeurs ne sont pas obligés de reconnaître les syndicats. Ces derniers doivent généralement s’enregistrer auprès de la police et prouver qu’ils représentent au moins 10% des employés d’une entreprise ou d’un secteur d’activités. Des conditions difficiles à remplir d’autant que les autorités peuvent refuser telle ou telle organisation syndicale sans motif légitime. « Dans les années 90, l’Inde a traversé une grave crise économique, explique le Professeur Samuel Asir Raj de l’Université Manonmaniam Sundaranar. Sous la pression du FMI et de la Banque mondiale, le pays a du ouvrir son économie aux investisseurs étrangers. Le résultat a été la réduction des barrières douanières, la baisse des quotas d’import-export et la révision complète des licences pour les usines de production. C’est alors que le gouvernement a commencé à créer des centaines de zones économiques spéciales à travers le pays. Et le Tamil Nadu grâce à son accès à la mer, sa main d’oeuvre abondante et bon marché est devenue l’une des plus productives ».

Dans un rayon de cent kilomètres autour de Madras, on trouve aujourd’hui les fleurons de l’industrie mondiale : le Français Saint-Gobain, le Japonais Komatsu ou le Sud-coréen Samsung. Des constructeurs automobiles aussi comme Renault-Nissan, Hyundai et Ford. Enfin, depuis 2005, Nokia a inauguré sa propre zone économique spéciale qui regroupe la plupart de ses sous-traitants : Wintek, Flextronics, Aspocomb et bien sûr Foxconn. Sur place, les usines ont un accès garanti à l’électricité et l’eau courante. Ce qui n’est pas le cas des villages alentours. « Je comprends que les multinationales bénéficient de l’aide du gouvernement, explique Sathiya, un ouvrier de Nokia interrogé par le quotidien SCMP. Mais je voudrais bien que le gouvernement dépense aussi de l’argent pour nous. Parce que nous aussi nous travaillons dur et nous n’avons pas grand chose en retour ». Pas grand chose, mais un emploi. Une chance parfois unique pour ces pauvres gens venus des castes les plus basses de sortir de la misère. « C’est sans doute cela qui explique que bien peu d’entre eux se plaignent de leurs conditions de travail, commente le Professeur Asir Raj. Dans leur village ils n’avaient rien. Ici, au moins, ils peuvent boire et manger ». En Inde, un tiers de la population va migrer des campagnes vers les villes dans les 40 ans à venir. De quoi alimenter encore longtemps cette version indienne de la rivière des perles.

Sébastien Le Belzic

WWW.Novethic.fr

 

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