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LES CLIVAGES DE LA SOCIÉTÉ FRANÇAISES

Publié le par road-movie

PRÉSENTATION & SYNTHÈSE
(Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS, Sciences Po Grenoble)


Cette étude présente un panorama de résultats déjà publiés, issus d’enquêtes réalisées au
cours des dix dernières années.
En tous temps et en tous lieux, les sociétés sont travaillées par des clivages. Quels sont ceux
qui affectent la société française aujourd’hui, et comment les comprendre ?
En une série de « fiches » qui jettent une lumière directe sur certains d’entre eux, ce recueil
tente sinon de résumer toutes ces tensions du moins de les objectiver par le recours à des
enquêtes quantitatives, de les mesurer.
L’enjeu de ce travail est évidemment de pointer le contenu de thèmes autour desquels une
discussion et parfois un affrontement s’organisent, et d’identifier à quelle « vision du monde »
pour utiliser une expression du sociologue Max Weber (Weltanschauung), ils se rattachent,
plutôt économiques, politiques ou moraux par exemple. Il est aussi de saisir l’ampleur de ces
clivages, d’une part, c’est-à-dire l’envergure de la séparation entre différents groupes sociaux.
Enfin, le but est également, de saisir quels sont les groupes humains qui s’opposent, quelle est
la définition de ces groupes, s’agit-il de groupes socioprofessionnels, religieux, de personnes
rassemblées par leurs convictions politiques ? Les fiches sont construites à partir de résultats
de sondages d’opinion, réalisées par des centres de recherches ou des médias, le plus souvent
avec des instituts de sondage. Les fiches sont désignées par leur numéro. Les sources
principales de ce travail sont présentées dans chacune des fiches, afin que le lecteur puisse
éventuellement s’y reporter et approfondir son jugement.


CADRES D’APPARTENANCE ET RAPPORT AUX INSTITUTIONS
L’attachement à la nation et l’attraction pour l’ennemi public

Les clivages politiques sont abordés dans plusieurs fiches. La première question, essentielle,
porte sur le sentiment d’appartenance à des entités territoriales, au premier rang desquelles
l’État-Nation. En effet, le système politique a pour fondation la reconnaissance d’une
appartenance à une collectivité de nature politique, et de mécanismes d’expression de ses
préférences. La question du sentiment d’être un national est abordée soit de manière positive
(par des mesures de l’adhésion) soit négative (par des mesures de son rejet ou de l’allégeance
à d’autres collectifs). Ainsi, en va-t-il de la fiche n°12 qui teste l’attirance pour l’État Islamique, la
fiche n°2 qui s’interroge sur l’appartenance à la France ou à l’Europe, et la n°1 sur la fierté d’être
français.
Mis côte à côte, ces résultats d’enquêtes nous livrent un portrait clair. L’État-Nation est un cadre
de référence et d’identification central pour les Français (F1). Entre trois quarts des citoyens
sont fiers d’être Français, et même près des quatre-cinquième (en 2008 suivant l’enquête sur les
valeurs EVS, et également après les attentats de janvier 2015 à Paris). Le pays-nation surpasse
tous les autres cadres possibles d’identification, l’Europe aussi bien que la ville où l’on réside
(F3). Durant les dernières années ce sentiment progresse même un peu. Cette adhésion à l’État-
Nation semble liée au péril perçu. L’Europe, le monde sont vus comme des menaces par de
larges segments de la population (58% à 61% en moyenne, [F4]). La préférence pour la nation
protectrice est largement modulée par le statut socioéconomique, les cadres s’y reconnaissant
deux fois moins que les ouvriers. L’État-Nation est tout aussi important pour les autres peuples
européens, à l’exception de la Bosnie ou l’Ukraine qui sont déchirés entre différents peuples.
Cependant, ces chiffres élevés ne doivent pas cacher que 10 à 20% des nationaux ne se
reconnaissent pas d’abord et avant tout dans le cadre de l’État-Nation.

On sera frappé par l’attraction de la figure de l’ennemi public du pays, l’État Islamique qui tente
d’ériger son Califat. En France, nettement plus qu’en Allemagne ou au Royaume-Uni, une partie
de la population ne rejette pas cette organisation : 16% en ont une opinion favorable en 2014,
certes avant l’année des attentats de Paris qui auront probablement érodé cette image. Dans la
jeunesse, la sympathie est encore plus élevée. La valeur citée se situe dans la même fourchette
que celle des personnes ne se reconnaissant pas dans l’État-Nation. De plus, on sait par les
études sur les valeurs (EVS) chez les 18-29 ans en France, sous un angle un peu différent
qu’une partie non négligeable de l’opinion (10% en moyenne) trouve le terrorisme justifié, en
certaines circonstances, en moyenne sur la période de 1981 à 2008. Ce pourcentage est plus
fort chez les personnes se définissant comme musulmanes (F13).
Si la population se sent française à l’unisson ou presque, elle partage tout autant une déception
vis-à-vis de la classe politique. Les responsables apparaissent largement indifférents aux
souffrances et inquiétudes (89% des sondés le disent en 2014 contre 42% en 1977). Les trois
quarts des personnes pensent que la démocratie fonctionne mal, une augmentation de moitié
depuis 2003 (F5). Tous les groupes socioéconomiques adhèrent à cette vision négative, seuls
les cadres y échappent partiellement.


Les adolescents en tant qu’usagers de la police et l’école
Les adolescents eux aussi ont des rapports tendus avec les administrations de l’école et de la
police. Ils n’imaginent pas être policiers dans le futur, et à peine la moitié d’entre eux pense que
la police défend les valeurs auxquelles ils croient (F6). Si la plupart des collégiens et lycéens
continue à penser que la police doit être obéie et qu’on peut lui faire confiance, la taille du
groupe qui pense le contraire est si importante (entre 37 et 43%) qu’elle traduit dans cette
tranche de population une véritable crise de légitimité. Cette dernière est plus accentuée, de
surcroît, dans les groupes minoritaires. Le portrait de l’école est semblable, quoiqu’exprimant
un clivage moins intense (F7) : une majorité s’y sent bien et s’y implique, mais ce n’est pas le
cas pour une proportion située entre un quart et un cinquième. Les opinions des adolescents
dépendent pour une large part de leurs conditions de vie : ceux qui vivent dans des quartiers
défavorisés et marqués par les désordres sont très critiques vis-à-vis des administrations, et de
la police en particulier (F6). Le clivage socioéconomique isolé chez les adultes se retrouve chez
les plus jeunes.
La conclusion intermédiaire qu’on doit tirer est plutôt simple, et se décline en deux temps.
D’abord, la population est attachée à son pays très largement, mais pas à ses élites politiques
qui l’ont abandonnée. Les jugements par les jeunes usagers sur les administrations sont très
mitigés. Le constat est encore plus marqué en bas de l’échelle sociale. Ceci constitue un
handicap considérable, car dans une situation où il faut décider des orientations pour un pays,
que ce soit en matière d’Europe ou de diversité religieuse, les responsables apparaissent
dépourvus de crédibilité, et leurs prises de positions publiques ne peuvent, dans ces
conditions, pas faire autorité. Ensuite, bien qu’une partie importante des personnes se
reconnaissent dans leur pays, certains ne le font pas. Or, la crise de leadership politique ruine
par avance la légitimité des propositions du gouvernement pour renforcer la cohésion,
poussant en conséquence les dirigeants à se voiler dans des postures de gardiens du temple
faites de détermination et d’intransigeance.


LE MONDE ET LES VALEURS
Vision du monde : séculière et religieuse ?

Le second enseignement des fiches porte sur la vision du monde (religieuse ou séculière), les
valeurs et les moeurs, et fait une place importante à la religion dans le but de présenter
différentes facettes. En effet, la religion est à la fois une institution, un dogme, un ensemble de
rituels, une communauté de personnes et leurs valeurs. Deux aspects sont principalement
traités : la relation à la loi civile ou au gouvernement civil, d’une part, et, d’autre part, aux
valeurs morales.
Il n’est pas inutile de rappeler une chose essentielle : l’indifférence à Dieu caractérise la France.
Notre pays fait partie des pays du monde qui sont les plus indifférents à Dieu, et mêmes les
plus « athées convaincus » (F8). Ceci reste vrai en Europe : seule la République Tchèque nous
ressemble dans son opposition à la religion. De plus, la vision religieuse du monde décline, en
moyenne en France, de 2005 à 2012. Ceci n’est pas contradictoire avec la véhémence du débat
qui entoure la croissance de l’islam, bien au contraire : une religion minoritaire progresse à
contre-courant non seulement de la religion majoritaire, mais surtout de la majorité irreligieuse.
On constate effectivement que les français sont très attachés à la mise à distance de la religion
dans la vie quotidienne, et même de plus en plus. Il en va ainsi de l’interdiction des signes
religieux à l’école qui rallie 58,5% des suffrages en 2003 et 85 en 2005 (F9). L’interprétation de la
laïcité, un terme très polysémique, est ainsi très clivée politiquement : la gauche y voit une
liberté de religion, la droite une interdiction de manifester sa croyance (F15).
Mais, comment mieux comprendre la crainte par rapport au « retour de la religion » sous la
forme de l’islam ? Plutôt que de partir uniquement des représentations de cette religion par la
majorité (non musulmane par définition) en France, les fiches présentent la diversité de la
religion d’Allah à travers le monde, et les valeurs sociales qui sont associées avec la religiosité.
Le résultat essentiel qu’on peut y lire consiste en la différence entre deux aspects : la relation de
la religion à la politique, la relation de la religion aux valeurs. Il apparaît clairement que
concernant l’idée d’une loi civile dérivant directement de la religion (la sharia comme loi
officielle), on ne saurait trouver d’homogénéité de convictions dans le monde musulman. La
population des pays d’Europe du Sud-Est y est très rarement favorable (12 à 20%), les pays
d’Afrique du Nord plus tentés (56-83%) et l’Irak et l’Afghanistan complètement acquis (F10). Le
sécularisme ou son rejet existent tout autant suivant l’aire géographique considérée.
L’homogénéité du monde musulman est nettement plus forte pour ce qui concerne la foi et les
valeurs (F11). Dans tous les pays sauf certains du Sud-Est de l’Europe (l’Albanie en particulier),
l’idée qu’il n’y a qu’une seule vraie foi qui permet d’accéder au Paradis, et la nécessité de croire
en Dieu pour être moral sont répandues très largement. La vertu est avant tout civile en
Occident, elle est d’abord religieuse dans les pays musulmans. Les comportements sont jugés
en fonction de leur pureté religieuse, il en va ainsi de l’homosexualité ou l’avortement. En
France ou en Allemagne, respectivement 8 à 19% pensent que ces comportements sont
« moralement mauvais » contre 57 à 97% dans les pays musulmans, y compris en Europe du
Sud-Est (F11).
Les études EVS sur les 18-29 ans (F13) montrent qu’on retrouve en France des différences
fortes en valeurs suivant les dénominations religieuses. Les musulmans adhèrent le moins à
l’individualisation, c’est-à-dire au fait que les personnes font des choix individuels plutôt qu’ils
ne s’en remettent à une autorité supérieure. Ils sont les moins permissifs en matière de moeurs,
c’est-à-dire qu’ils rejettent le plus le divorce, l’avortement, l’homosexualité. Sur certains thèmes
cependant, les religions peuvent se rejoindre contre les athées (F3). Ainsi, concernant
l’homosexualité ou le mariage gay, le clivage suivant les visions du monde se manifeste entre
religieux et séculier. Les travaux comparatifs en Europe confirment que les musulmans sont
nettement plus investis dans leur foi et qu’ils la réfèrent aux origines. Leur niveau de
fondamentalisme est nettement plus élevé que celui des chrétiens (F14). Ces distances en
valeurs entre groupes religieux et athées sont très prononcées et ancrées, il ne s’agit pas de
simples opinions susceptibles d’évoluer en fonction des événements, mais d’éléments dans
une vision du monde stabilisée.


CONCLUSION
L’affirmation des identités sociales et les clivages politiques

En conclusion, nous savons que les individus se sentent appartenir a des groupes sociaux,
développent des identités sociales souvent multiples, et que les contextes influencent
l’affirmation de ces identités. Nous avons pris le parti de diviser les clivages entre ceux qui sont
plutôt sociaux et ceux qui ont une nature plus politique au sens institutionnel. Les clivages
sociaux séparent, sur un thème ou l’autre, les groupes socio-économiques, ethniques, religieux
ou politiques, par exemple, c’est à dire les groupements humains à l’intérieur d’un État et des
métropoles. Les clivages observés dans les fiches portent sur la question des valeurs, l’égalité
de traitement des personnes. La vision du monde y joue une grande place, les plus tolérants
sont les athées ou les indifférents à Dieu. Les catholiques se distinguent des musulmans, car
pour ces derniers la manière de vivre leur religion est plus encore orientée par un dogme qui
tend à unifier leurs valeurs. Cet affrontement en valeurs tend à se durcir principalement entre
ceux qui ne voient pas l’utilité de Dieu et ceux qui s’orientent essentiellement en son nom.
Les clivages politiques traitent des rapports de la société au système politique. On peut les
scinder en sous-ensembles : le rapport à la nation versus l’Europe et la mondialisation, les
citoyens ordinaires et les élites politiques (l’État, son personnel). Tous ces clivages ne sont pas
nécessairement cumulatifs. Les gouvernants et les gouvernés pourraient, en dépit de statuts
inégaux, partager une même vision du développement économique du pays, de sa place dans
le monde, des relations entre l’entreprise et ses salariés. Mais, tel n’est pas le cas. Les sondés
s’identifient bien à la France et se sentent menacés par la globalisation et l’Europe. Les
gouvernés, en particulier au bas de l’échelle sociale, se sentent trahis par leurs responsables
politiques. Ici, les clivages sont d’abord socioéconomiques, et transposés dans le champ
politique.
Tous ces clivages traversent la société, structurent le débat dans les arènes politiques et,
probablement, dessinent le visage de la France d’une époque, tout comme de ses grandes
métropoles. Suivant les mouvements qui sortiront victorieux, plus ou moins totalement, les
contours politiques, économiques et moraux du pays seront bien différents. Le pays sera plus
ou moins européen, plus ou moins ouvert à la diversité religieuse, plus ou moins traversé de
crises politiques.

La totalité du document avec les fiches sont dans le PDF ci-joint

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